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Les choses de LA VIE
I
l y a quelques années, les hasards de la vie m’ont conduit à l’école pour y enseigner. Cette période m’est remontée à la mémoire récemment lorsque j’ai croisé une de mes anciennes étudiantes dans un congrès ; elle y était conférencière. Je fus surpris de la voir sur une tribune, elle que j’avais connue timorée. Quel chemin elle avait fait, me dis-je, juste avant de me désoler : ce n’était certainement pas grâce à moi… du moins pas d’après les bribes de souvenirs qui me revenaient.
J’ai pourtant toujours eu de la sollicitude pour les timides, par solidarité : je fais partie de la tribu. Non pas celle des faux timides, ces usurpateurs qui proclament à tout vent leur gêne. Les vrais timides, eux, ne disent rien. Ils restent terrés dans leur solitude, avec leur peur du ridicule, leurs hésitations, leurs rougeurs et leurs balbutiements. J’ai longtemps été de ceux-là. Avec le temps, je me suis exercé à dompter ma timidité, mais je n’ai jamais réussi à lui tordre le cou. Je suis maintenant résigné, je vis avec elle comme avec une compagne d’habitude. Elle ne me quitte jamais. Et si elle se fait moins visible, c’est que je l’ai dissimulée dans un recoin. Mais elle peut se manifester à tout moment. Comme professeur, j’avais donc voulu aider cette jeune fille qui m’avait paru si fragile. Dès que je lui adressais la parole, elle baissait les yeux et répondait par monosyllabes. Un jour, j’annonçai comme devoir un exposé. Panique. Elle vint me voir après le cours pour se désister : elle était affligée d’un terrible bégaiement (je ne m’en étais pas aperçu jusque-là tellement elle était effacée) et on l’avait toujours dispensée de pareil exercice en raison de son handicap. La fuite avait toujours été sa stratégie. Je comprenais : l’école peut être un milieu impitoyable. Je l’avais ressenti comme étudiant, je l’expérimentais maintenant comme professeur. Éduquer, c’est plonger au coeur de la nature humaine, voguer dans ses hauteurs comme dans ses bas-fonds. Vous vous retrouvez au milieu d’un condensé de caractères, de tempéraments, de comportements. Les pires comme les meilleurs. D’un côté, la persévérance, le courage, la fidélité ; de l’autre, les petites trahisons, la cupidité, les vilenies. Au milieu de cette commedia dell’arte , il y a ceux qu’on ne voit pas : les timides forment un peuple invisible. Ce jour-là, je n’ai pas acquiescé à sa demande. Au contraire, j’ai convenu avec elle d’une stratégie simple : elle devait préparer un diaporama en guise de présentation. Elle pourrait rester dans le noir et lire son texte. Pour cette fois. Dans les semaines qui suivirent, je lui imposai d’autres défis du genre. Elle ne connaissait qu’un versant de la timidité : celui qui freine, qui bloque. Je voulais lui montrer l’autre, celui qui conduit à lutter, à se dépasser… Puis l’année scolaire s’est terminée et la vie m’a mené ailleurs. Quinze ans plus tard, j’étais soudain replongé au coeur de ma croisade contre la timidité. À la fin de sa présentation, je suis allé voir mon étudiante-conférencière. Elle me reconnut, me sourit, parut mal à l’aise. Tout comme moi. Nous avons évoqué le passé autour d’un café. Elle me rassura et me remercia du soutien que je lui avais apporté jadis. Je la félicitai de sa conférence et de sa nouvelle assurance. Elle me dit qu’elle luttait toujours. Je lui confiai que c’était mon cas aussi. Puis, comme pour alléger l’atmosphère, nous avons fait chacun la liste de nos maladresses. Et nous nous sommes moqués gentiment. Finalement, nous en sommes venus à faire l’éloge de la timidité : oui, le monde aurait bien besoin d’un peu de retenue, de discrétion. Pour contrebalancer l’agitation ambiante, pour assourdir la tonitruance des moâ, moâ, moâ. Enhardis, nous en étions à échafauder un plan : regrouper les Timides – comme les Indignés l’ont fait – pour qu’enfin ils aient leur petite place. C’était l’heure de retourner à nos affaires. Afin d’éviter le malaise que deux timides ressentent toujours quand ils prennent congé l’un de l’autre, je voulus lui faire un compliment que je jugeai sans conséquence. Comme nous étions en mai et qu’elle portait une jolie robe à fleurs, je lui dis comme ça : « Le printemps te va très bien. » Elle rougit. Et moi aussi, je crois bien…
RND
Par Hervé Anctil
Les timides